La campagne « Monsters », devenue virale en 2012, représente les parents alcooliques comme des monstres, dans des situations de tous les jours avec leurs enfants. Cette représentation respecte-t-elle l’éthique déontologique ?
Le monstre de l’alcoolisme
La campagne finlandaise « Monsters » (2012) de « Fragile Childhood » sensibilise à l’alcoolisme parental en montrant des enfants apeurés à la vue de leurs parents, transformés en monstres terrifiants comme un lapin édenté, un zombie ou un clown cauchemardesque. Cette représentation montre la façon dont les parents dépendants sont perçus par leurs enfants et l’impact mental sur eux.
Parents monstrueux : quel respect des principes déontologiques ?
Bien qu’ayant de bonnes intentions, la campagne « Monsters » n’est pas toujours alignée avec les principes déontologiques. Selon Cova, la déontologie « me[t] l’accent sur la notion de devoir […] et est « principalement concernée par ce que nous devrions faire et par le type d’actions que nous devrions accomplir. »[1] En ce sens, « Monsters » devrait honorer certains devoirs. Le philosophe David Ross « propose une liste de sept catégories de devoirs (fidélité, réparation, gratitude, justice, bienfaisance, éducation de soi-même, non-malfaisance), »[2] qui s’appliquent bien aux campagnes de communication d’intérêt général, qui visent le bien commun.
Le principe de non-malfaisance mis à mal
Le devoir de non-malfaisance est défini comme : « the duty not to harm others, this being a duty whether or not we have an inclination that if followed would lead to our harming them. »[3] On a tous le devoir de ne pas faire de mal aux autres, peu importe nos intentions, même dans des situations émotionnelles fortes. Ici, le devoir de non-malfaisance n’est pas respecté.
La volonté de sensibiliser à la souffrance des enfants de parents alcooliques passe par la déshumanisation des parents, représentés en monstres. Dès le début, on voit par exemple une petite fille qui tient la main de sa mère, dont on ne voit pas le visage, ce qui l’efface complètement. Plus tard dans la vidéo, on révèle le visage de la mère, qui rappelle un zombie ; littéralement un mort-vivant. Le processus de déshumanisation est clair.
Selon l’utilitarisme, cette démarche est acceptable car « l’action bonne est celle qui contribue à augmenter la somme totale de bonheur. »[4] Protéger les enfants des parents alcooliques prend donc le dessus sur la protection de l’image du parent, surtout quand on sait que « les enfants de parents alcooliques courent un risque plus grand de développer eux-mêmes plus tard des problèmes de dépendance à l’alcool. »[5]
Dans la pensée utilitariste, protéger les enfants de parents alcooliques permettrait de protéger le plus grand nombre, en réduisant le risque qu’ils deviennent eux-mêmes dépendants. La stigmatisation des parents est justifiée si elle profite à la majorité.
La campagne semble estimer que les enfants sont plus à protéger que les parents alcooliques, car ils ont moins de moyens de se défendre. Il y a pourtant une contradiction. Aider le parent dépendant à trouver de l’aide serait une voie d’amélioration durable pour l’enfant. Or stigmatiser les personnes dépendantes en les représentant comme des monstres, crée un sentiment de honte qui retarde le rétablissement : « public stigma […] can deter people with substance-related conditions, from seeking help, due to feelings of embarrassment or shame. »[6]
Le principe de non-malfaisance est au cœur de cette tension et se confronte à l’éthique utilitariste. Peut-on nuire à une personne afin de sensibiliser ? En représentant le parent dans une position qui peut induire la honte, on risque d’entraver sa réhabilitation, ce qui fera aussi du mal à l’enfant.
Et le devoir de bienfaisance ?
Les devoirs « [that] rest on the mere fact that there are other beings in the world whose condition we can make better »[7] constituent le devoir de bienfaisance. « Monsters » remplit ce dernier ; elle veut améliorer la situation des enfants de parents alcooliques.
Cependant, la situation de ces derniers n’est pas explorée. Le problème de l’alcoolisme est simplifié à l’extrême et la vidéo n’explore pas les facteurs qui peuvent y mener. Par ailleurs, des ressources ou des solutions concrètes pour remédier à la dépendance ne sont pas présentées et la campagne ne semble pas tenter de « make better »[8] la situation des parents, ou en tout cas pas explicitement.
La déontologie de Ross fait écho à celle de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) – pour qui la dépendance à l’alcool est une maladie et un problème de santé publique – dont les principes sont :
« [Faire] preuve de compassion à l’égard de tous les êtres humains et souten[ir] les approches durables en matière de santé [en] s’employ[ant] à faire en sorte que chacun se sente en sécurité, respecté, capable de réaliser son potentiel [et] traité de manière équitable. » [9]
Là encore, le message ne suit pas vraiment ces principes quand il s’agit des parents dépendants. Il n’y a pas de solutions durables qui sont présentées pour la réhabilitation. « Monsters » préfère un choc visuel momentané plutôt qu’une vraie exploration du problème de l’alcoolisme parental. Bien qu’il y ait deux victimes, la campagne fait preuve de plus de respect envers l’une qu’envers l’autre, alors même que les notions de sécurité, de respect et d’équité doivent être étendues à tous dans le domaine de la santé publique.
Conclusion
Bien que la campagne cherche à aider les enfants de parents alcooliques, elle le fait au détriment des parents, ce qui est contraire à plusieurs principes déontologiques, comme le devoir de bien faire ou le devoir de respect. Une approche qui reconnait la douleur des enfants tout en n’ignorant pas celle des parents, en cherchant des vraies solutions au problème au lieu d’opter pour la caricature, aurait été plus adaptée aux objectifs déontologiques et encouragerait les parents à chercher de l’aide.
Références
[1] F. Cova, « Emmanuel Kant et l’éthique des principes », in La Morale, 2012, https://doi.org/10.3917/sh.journ.2012.01.0085.
[2] F. Cova, « Emmanuel Kant et l’éthique des principes », in La Morale, 2012, https://doi.org/10.3917/sh.journ.2012.01.0085.
[3] W.D. Ross, The Right and the Good, Clarendon Press Oxford, 1930, https://spot.colorado.edu/~heathwoo/readings/ross.pdf, p. 9.
[4] F. Cova, « Emmanuel Kant et l’éthique des principes », in La Morale, 2012, https://doi.org/10.3917/sh.journ.2012.01.0085.
[5] Addiction Suisse, « Enfant dans une famille d’alcooliques », https://shop.addictionsuisse.ch/fr/famille-proches/94-186-enfant-dans-une-famille-alcoolique.pdf
[6] Hammarlund, R.A. et al., « Review of the effects of self-stigma and perceived social stigma on the treatment-seeking decisions of individuals with drug- and alcohol-use disorders », Substance Abuse and Rehabilitation, vol. Volume 9, n° 9, 2018, pp. 115‑136, https://www.dovepress.com/review-of-the-effects-of-self-stigma-and-perceived-social-stigma-on-th-peer-reviewed-fulltext-article-SAR.
[7] W.D. Ross, The Right and the Good, Clarendon Press Oxford, 1930, https://spot.colorado.edu/~heathwoo/readings/ross.pdf, p.21.
[8] W.D. Ross, The Right and the Good, Clarendon Press Oxford, 1930, https://spot.colorado.edu/~heathwoo/readings/ross.pdf, p.21.
[9] « Code d’éthique de l’OMS », 2023, https://cdn.who.int/media/docs/default-source/ethics/232758_code_of_ethics_f.pdf?sfvrsn=d56578a6_8&download=true.

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